Souveraineté numérique : pourquoi nos administrations veulent réduire leur dépendance aux GAFAM ?
Le choix d’une suite bureautique ou d’un service de cloud par une
administration peut sembler être une simple décision technique… Pourtant,
derrière ce choix se cache un enjeu stratégique majeur pour nos
territoires : celui de la souveraineté numérique.
Mais qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
En termes simples, la souveraineté numérique est la
capacité d’une collectivité à garder le contrôle de ses données, de ses
infrastructures et de ses technologies. C’est la promesse de regagner en
autonomie et en résilience dans un monde de plus en plus dépendant des géants
du web, souvent appelés GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Les
bénéfices attendus sont clairs :
• Autonomie : Choisir ses outils et ne pas se les voir imposer.
• Choix : Pouvoir se tourner vers des acteurs locaux et fiables.
• Maîtrise des coûts : Éviter les augmentations de prix imprévisibles.
Ce débat n’est pas nouveau. Il y a vingt ans, on
opposait déjà les logiciels libres aux logiciels propriétaires. Cependant, la
pandémie de Covid-19, la généralisation du télétravail et la multiplication des
cyberattaques ont agi comme un puissant accélérateur. Ces événements ont mis en
lumière nos dépendances technologiques et ont poussé les acteurs publics à se
poser les bonnes questions.
Pour comprendre ce mouvement de fond, il faut d’abord analyser les risques
concrets qui poussent aujourd’hui nos villes à vouloir reprendre le contrôle de
leur destin numérique.
Pourquoi l’indépendance numérique
est-elle devenue un enjeu majeur ?
Plusieurs risques critiques, à la fois économiques,
juridiques et stratégiques, expliquent pourquoi les collectivités cherchent
activement des alternatives aux solutions proposées par les géants
technologiques extra-européens.
Le risque économique : la flambée
incontrôlée des prix
La dépendance économique envers quelques acteurs
dominants fragilise les budgets publics. Enfermées dans un écosystème
technologique, les collectivités se retrouvent à la merci de politiques
tarifaires qu’elles ne contrôlent pas.
La Région Occitanie, par exemple, a analysé la stratégie tarifaire de Microsoft,
qui annonce une hausse de 20% de ses tarifs tous les 3 ans jusqu’en 2031, et a
calculé qu’une licence Office 365 acquise en 2023 aura plus que doublé de prix
d’ici la fin de la décennie. Cette inflation n’est pas une surprise, mais une
stratégie de long terme annoncée par l’éditeur, rendant la dépendance
budgétaire des collectivités d’autant plus prévisible et difficile à déjouer.
En considérant l’ensemble des strates administratives françaises, les dépenses
cumulées atteignent des sommets.
Le risque juridique et sécuritaire
: qui contrôle vraiment les données ?
L’un des tournants majeurs dans la prise de conscience
collective fut l’adoption du Cloud Act aux États-Unis. Cette loi autorise les
autorités américaines à accéder aux données stockées par les entreprises
américaines, même si ces données sont hébergées en Europe. Pour une
collectivité, cela signifie que les informations sensibles de ses citoyens
pourraient être consultées en vertu d’une loi étrangère.
Cette préoccupation a été renforcée par plusieurs événements :
• L’affaire Snowden en 2013 a révélé l’ampleur des programmes de surveillance
de masse, alimentant une méfiance légitime.
• L’entrée en vigueur du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données)
en Europe en 2018 a marqué un « éveil des consciences » sur la
nécessité de protéger les données personnelles, notamment face à des
législations extra-européennes moins protectrices.
Le risque stratégique : la perte d’autonomie
Au-delà de l’économie et du droit, la dépendance technologique entraîne une
perte de contrôle stratégique. En cas de crise géopolitique ou de décision
unilatérale d’un pays tiers, la continuité des services publics pourrait être
fragilisée. Imaginer qu’un service essentiel (gestion de l’état civil, services
sociaux, etc.) puisse être non seulement paralysé, mais aussi exposé en vertu
de décisions unilatérales, est un risque que les collectivités ne veulent plus
courir.
Face à ces menaces, certaines villes ont décidé de passer de la prise de
conscience à l’action.
L’exemple de Lyon : comment un
territoire reprend la main
La démarche entreprise par la Ville de Lyon, la
Métropole de Lyon et le syndicat intercommunal SITIV est une illustration
concrète et réussie de cette reconquête de la souveraineté numérique.
Le « Bureau Virtuel » : une alternative souveraine et collaborative
Le projet, baptisé « Bureau Virtuel » ou « Territoire Numérique
Ouvert » (TNO), est une solution basée sur des logiciels libres et
souverains. Développé avec le soutien de l’ANCT et de France Relance, il offre
un environnement de travail complet et collaboratif pour les 30 000 agents et
élus de l’écosystème lyonnais. Elle couvre tous les besoins essentiels :
• Visioconférence
• Édition collaborative et partage de fichiers (basée sur Nextcloud et
OnlyOffice)
• Gestion de tâches (avec un outil de type Kanban)
• Messagerie instantanée (Chat)
Le passage à une solution souveraine s’est également avéré être un choix économique judicieux. Une étude comparative des coûts sur 5 ans, réactualisée en 2024, montre un avantage financier net en faveur de la solution libre.
Comment une collectivité peut-elle
opérer ce changement ?
Engager une transition numérique de cette ampleur est
un projet complexe, mais l’expérience de pionniers comme Lyon et la Région
Occitanie a permis d’identifier des conditions de réussite claires. De plus,
des démarches collectives se structurent pour mutualiser les efforts.
Les clés du succès : leçons des pionniers
Les collectivités pionnières partagent plusieurs
facteurs clés pour une migration réussie :
1. Un portage politique et administratif fort : Le
projet doit être une priorité portée au plus haut niveau (Maire, Direction
Générale des Services). C’est ce soutien qui donne du sens à la démarche et
permet de surmonter les inévitables résistances au changement.
2. Apporter de la valeur aux agents : La meilleure
façon de faire accepter le changement est de commencer par introduire de
nouveaux outils utiles que l’ancienne suite ne proposait pas (comme la
co-édition de documents en temps réel) avant de remplacer les logiciels
auxquels les agents sont habitués.
3. Anticiper la complexité technique et
organisationnelle : Une migration ne s’improvise pas. Il est crucial
d’identifier en amont toutes les dépendances techniques (macros Excel
complexes, exports depuis d’autres logiciels) et d’adapter tous les modèles de
documents (RH, communication, finances) pour préparer le terrain.
4. Investir dans l’accompagnement : Le succès repose
sur l’humain. Une formation solide (1,5 jour par agent à Lyon) et la mise en
place d’un support technique dédié sont indispensables pour garantir que les
agents s’approprient leurs nouveaux outils et se sentent soutenus.
5. Adopter une démarche « test and learn » et
accepter le droit à l’échec : Comme le montre l’expérience de la Région
Occitanie, il est essentiel d’expérimenter, d’accepter que tout ne soit pas
parfait immédiatement et d’améliorer les solutions de manière continue en se
basant sur les retours d’expérience.
L’union fait la force : les
démarches collectives
Ce défi, autrefois abordé en silo, est désormais
l’objet d’une mobilisation nationale. Des initiatives structurantes émergent
pour transformer des actions isolées en une force collective et aider les
collectivités à ne pas réinventer la roue.
• Tie-break : Portée par l’association Les Interconnectés, cette initiative
vise à organiser une dynamique collective d’indépendance pour les territoires.
Cette démarche n’est pas qu’un simple forum d’échange ; elle fournit des outils
concrets comme un outil d’autodiagnostic pour évaluer ses dépendances, une aide
à la définition de critères partagés pour l’achat public, et la construction
d’un catalogue de solutions alternatives.
• La CANUT : Cette centrale d’achat public a lancé une procédure de
« dialogue compétitif » pour faire émerger une offre souveraine
complète (messagerie, bureautique, visio) en alternative à Office 365.
L’objectif est de mutualiser les efforts et les coûts pour tous les acteurs
publics intéressés, leur permettant ainsi de bénéficier de solutions crédibles
et financièrement compétitives.
Conclusion : Un chemin exigeant mais stratégique
La souveraineté numérique n’est plus un débat de
spécialistes. C’est devenu un enjeu stratégique majeur forgeant l’avenir des
services publics, qui touche à la fois à la maîtrise des coûts, à la sécurité
des données des citoyens et à l’autonomie de décision des collectivités.
Bien que la transition vers des outils souverains soit un chemin exigeant qui
demande un investissement politique et humain fort, elle n’est plus une utopie.
Des exemples concrets comme celui de Lyon démontrent sa faisabilité et sa
pertinence économique. Des initiatives collectives comme celles portées par la
CANUT et Les Interconnectés montrent qu’un véritable mouvement est en marche
pour mutualiser les forces. En mutualisant leurs efforts, ces acteurs ne font
pas que répondre à une contrainte budgétaire ou juridique ; ils posent
activement les fondations d’un écosystème numérique européen de confiance,
indispensable pour garantir la résilience et l’indépendance des services
publics de demain.
Metapolis – Webinaire Souveraineté Numérique Novembre 2025